Reprenez le contrôle de votre narrateur : l'utilisation de techniques littéraires pour vaincre la peur

 
 
 

J'ai 12 ans, et mes pieds viennent de percer la glace d'un lac gelé. Mes jambes s'enfoncent dans l'eau glaciale jusqu'aux genoux. Malgré mes bottes d'hiver bien chaudes, je sens mes orteils se recroqueviller. Je suis sur le point de paniquer quand mon cerveau entend la voix de ma mère crier, d'un ton ferme : « Marjorie. On y va, il faut bouger, il faut se rendre au chalet. » Ma mère sait que je suis trop lourde pour qu'elle me porte. Et elle sait que si mon cerveau prend le temps de tout traiter, je vais rester figée là, et mes orteils vont geler. La seule solution, c'est que je marche — vite. La seule solution, c'est qu'elle parle à la partie de mon cerveau programmée pour survivre, pour simplement mettre un pied devant l'autre. Malgré le froid. Malgré la douleur. Malgré la peur. Ce qui suit, ce sont les 25 minutes les plus longues de mon enfance. Je pourrais même probablement dire — de ma vie.

Jusqu'à hier…

Hier, c'était moi qui jouais le rôle de la mère. Et j'essayais d'empêcher mon fils de s'évanouir. Ses pieds n'étaient pas froids à cause de l'eau glacée, mais ils picotaient, comme des aiguilles. Son cœur battait littéralement à plus de 160 battements par minute. Pourtant, il ne bougeait pas. Il m'avait texté depuis l'école pour me dire qu'il ne se sentait pas bien. Un jeune adolescent dans un corps d'homme, un corps qui était peut-être en train de le trahir. Il a peur, et j'essaie de ne pas avoir peur. Parce que je dois être forte, concentrée, et je dois trouver un plan. Un très bon plan. Un qui va l'amener à l'hôpital rapidement. Son cœur est tachycarde, et le mien aussi. Sauf que le mien, c'est adaptatif. L'ourse est réveillée. Son petit est en danger.

Avec le recul, j'aurais probablement dû appeler une ambulance. Mais me voilà. Dans ma fourgonnette adaptée. Mon enfant à l'arrière. Concentrée sur la route. Le surveillant du coin de l'œil dans le rétroviseur. M'assurant qu'il est toujours là. Éveillé.

Mon cerveau veut m'emmener là-bas. Dans cet endroit où l'on pense au pire. Je sais à quoi ça ressemble. Un de mes amis est mort — comme ça — d'une arythmie. Son cœur s'est simplement arrêté. Sans avertissement. Mon cerveau est là. Mais je ne peux pas me permettre d'y être. J'ai mon enfant à sauver. Alors, chaque fois que je pense au pire… je me dis : « Marjorie, c'est ton histoire à toi, et ce n'est certainement PAS la sienne. »

J'étudie la psychologie positive à l'Université de Pennsylvanie. Et je suis une étudiante des récits et de l'art de raconter des histoires.

Il y a quelques semaines, j'ai lu Wonderworks d'Angus Fletcher, et ça a confirmé ce que j'avais réalisé quelques années plus tôt : on a le pouvoir de raconter nos histoires comme on le veut. Et la mienne, en ce moment, n'est PAS l'histoire de la mère qui panique, ni l'histoire de la mère qui laisse la peur s'installer, et certainement pas l'histoire de la mère paralysée par ses émotions. Non. En ce moment, je suis la mère qui utilise ses émotions pour devenir ultra-concentrée, pour pouvoir prendre les meilleures décisions et amener son enfant à l'hôpital. Et pour ça, je dois être capable de prendre la meilleure décision à chaque tournant : est-ce que je prends l'autoroute et risque de me retrouver coincée dans le trafic? Ou est-ce que je reste sur la voie de service et risque tous les feux rouges? La vie et la santé de mon fils en dépendent.

Nous avons tous cette petite voix dans notre tête qui nous parle (Kross, 2021). Appelez-la comme vous voulez. Cette voix — nous raconte des histoires. Sur nous-mêmes. Sur le monde. Et sur notre façon d'être dans le monde. Cette voix — détient un grand pouvoir.

Mon narrateur m'a gardée sur la bonne voie (Fletcher, 2021). Il m'a rappelé que, peu importe l'issue, j'avais le choix, à cet instant précis, d'être la mère qui obtient pour son fils les soins dont il a besoin. D'être la mère qui essaie de ne pas laisser la panique s'installer, et de ne pas la laisser transparaître (selon lui, maintenant, j'ai échoué — mais j'ai essayé…).

Je me suis parlé à moi-même. J'ai dit mon nom. J'ai parlé à la deuxième personne. Et j'ai été précise sur ce que je pouvais contrôler à ce moment-là. J'ai dit : « Marjorie, concentre-toi maintenant sur ce que tu dois faire. Amène-le à l'hôpital. » J'ai pris du recul, en me distançant des émotions fortes que je ressentais à ce moment (Kross, 2021).

Dire notre nom et parler à la deuxième ou à la troisième personne nous aide à contrôler notre petite voix.

Prendre de la distance ouvre de multiples possibilités, nous permet d'anticiper les obstacles et de nous y préparer. Ça ne surcharge pas notre cerveau. Ça libère nos fonctions cognitives pour planifier en conséquence. « Quand on n'a pas de plan, on ressent de la peur » (Angus Fletcher). Si j'ai un plan, je ne peux pas avoir peur.

Soyez conscients des histoires que vous vous racontez — parce qu'elles façonnent votre vie.

On a eu de la chance. Ou mon cerveau concentré l'a amené à l'hôpital à temps. Il va bien.

On ne sait pas encore ce qui s'est passé, mais on va le découvrir.

***

Aunos, M. (2021). Once upon a second time. Speaker Slam Grand Slam Winning Speech. https://youtu.be/uGoQ2b45Wgw?si=tUDmkzfktAobGrFq

Fletcher, A. (2021). Wonderworks: The 25 most powerful inventions in the history of Literature. Simon and Schuster.

Kross, E. (2021). Chatter: The Voice in Our Head, Why it Matters, and How to Harness it. Crown.


 
 

écrit par
Marjorie Aunos, PhD., est une chercheuse de renommée internationale, professeure adjointe, psychologue clinicienne et conférencière inspirante primée de Montréal, Canada.

 

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Marjorie Aunos

Marjorie Aunos, PhD., is an internationally renowned researcher, adjunct professor, clinical psychologist, and award-winning inspirational speaker from Montreal, Canada.

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